Armes & Collections Magazine  N°16


LE PISTOLET CHAROLA Y ANITUA

par Jean-Pierre Bastié

Fondée au début des années 1870, par Ignacio Charola et Miguel Anitua, la société Anitua y Charola se lance dans la fabrication d'armes portatives. En 1898 la firme d'Eibar, devenue Charola y Anitua, crée son premier "automatique". Une arme chambrée en 5 mm, dont les formes s'inspirent largement de celles du Mauser C 96. La fabrication ne dure que deux ou trois ans; elle cesse en 1900 lorsque Miguel Anitua quitte la firme. Reprise par Don Ignacio Charola, l'affaire repart sur de nouvelles bases et un nouveau modèle apparaît, chambré en calibre 7 mm. Cette arme aura moins de succès que le modèle précédant, mais la production va se poursuivre jusqu'en 1905. En huit ans, il aura été fabriqué 8400 exemplaires de ces armes, tous modèles confondus.

LE PISTOLET

C'est une copie, en réduction, du C 96 qui reprend la culasse mobile, le chien externe et le magasin, du pistolet allemand. La poignée n'a pas l'allure habituelle d'un crosse d'automatique et semble plutôt empruntée à un revolver de poche. Elle est garnie de plaquettes de crosse quadrillées, en ébonite, qui portent dans une rosace une étoile à cinq branche. Un anneau de suspension est fixé sous la crosse. L'arme mesure 250 mm de long pour un poids de 350 grammes. Ce pistolet fonctionne suivant le principe du court recul du canon. Au départ du coup, canon et culasse reculent ensemble de quelques millimètres, avant de se séparer sous l'action d'un coin placé dans la carcasse. A cet instant, le canon repart en avant alors que la culasse poursuit son mouvement arrière, arme le chien et repart sur l'avant, sous l'effet du ressort récupérateur. Le second modèle chambré en calibre 7 mm est légèrement différant du modèle antérieur. Le canon est plus court, l'arme est plus massive, et elle bénéficie d'un magasin amovible, inspiré par le "Bergman-Bayard", réglementaire à l'époque en Espagne. Qu'il s'agissent de l'arme chambrée en 5 mm, à magasin fixe, ou du pistolet de la seconde génération muni d'un boîtier-magasin, les deux armes peuvent être approvisionnées par lame-chargeur.

LES MARQUAGES

Les premières armes en calibre 5 mm portent sur le dessus du canon l'inscription: PISTOLA AUTOMATICA CHAROLA Y ANITUA EIBAR.

Le sommet de la carcasse reçoit le marquage du calibre: CAL. 5 mm.

Sur la gauche de la carcasse, le logo de la firme est une balle ailée, dans laquelle est inscrit: CH. Y A.

La balle surmonte un bandeau qui porte le marquage: MARCAS REGISTRADA.

Certains exemplaires porte, moulé sur les plaquettes de crosse, un bandeau circulaire dans lequel on peut lire: SISTEMA CHAROLA Y ANITUA.

Le numéro de série est frappé sur le pan supérieur du bouton d'armement de la culasse. Les pistolets produits au début du XXème siècle portent des marques différentes. Dans un premier temps le marquage de la balle ailée est conservé, mais l'inscription du canon est modifiée. On peut y lire: CHAROLA-EIBAR CAL 5 m/m.

Plus tard, sur les pistolets chambrés en 7 mm, on trouve sur le dessus du canon: BEST SHOOTING PISTOL PATENT.

A gauche de la carcasse, l'inscription gravée dans la balle ailée a disparue et le bandeau porte désormais la mention: TRADE MARK.

Dans la majorité des cas une étoile à cinq branches figure, dans une rosace, au sommet des plaquettes de crosse. Certains exemplaires, en calibre 5 mm, portent le poinçon du banc d'épreuves de Liége. On a beaucoup écrit sur ce sujet mais plutôt que de penser à une hypothétique fabrication belge, nous pensons qu'il s'agit en fait d'armes espagnoles, éprouvées à leur arrivée en belgique. Un cas qui n'a rien d'isolé, puisqu'il n'est pas rare, au début du siècle, de voir des armes produites en Espagne apparaître dans les catalogues d'armuriers liégeois.

LES MUNITIONS

Introduite sur le marché vers 1898, la 5 mm Charola y Anitua est une cartouche "bouteille", réplique à l'échelle de la 30 Mauser. D'un calibre réel de 5,20 mm, cette cartouche mesure 26 mm de long pour un poids de 3,85 grammes. La douille en laiton, longue de 18 mm, se termine à la base par un culot d'un diamètre de 7,20 mm. L'étui à gorge à amorçage Berdan est coiffé par une balle cylindro-ogivale, plaquée maillechort, pesant en moyenne 2,33 grammes. La cartouche est chargée à poudre sans fumée et développe, à la sortie de la bouche du canon, une énergie de 11 Kgm pour une vitesse initiale de 314 m/s. Introduite tardivement sur la marché, la cartouche de 7 mm est parfois connue sous le nom peu flatteur de 7 mm Teuf-Teuf. D'un calibre réel de 7,20 mm, la 7 mm Charola Y Anitua mesure 26,25 mm de long. La douille "bouteillée" est en laiton, longue de 18,25 mm, et se termine à la base par un culot d'un diamètre de 8,50 mm. L'étui à gorge à amorçage Berdan est coiffé par une balle cylindro-ogivale, plaquée maillechort. La cartouche est chargée à poudre sans fumée et développe, à la bouche de l'arme, une énergie de 9,9 Kgm pour une vitesse initiale de 220 m/s.

La disparition de Don Ignacio Charola, en 1908, met un terme à l'aventure du pistolet Charola y Anitua. L'arme sombre rapidement dans l'oubli, mais la munition va lui survivre un temps, grâce au belge Clément. Cet armurier liégeois produira pendant quelques temps encore son pistolet Mod. 1903, chambré pour la cartouche de 5 mm Charola y Anitua, plus connue dans le petit monde des collectionneurs sous le nom de 5 mm Clément.

 


UN COFFRET SIGNE HENRY BALES

par D. Casanova

Henry Bales s'établi à Ipswich en 1823, la ville distante de 15 kilomètres des côtes de la mer du Nord possédait un accès à la mer. Elle se développa constamment grâce au commerce maritime. Mais c'était une petite cité de province et l'armurier avait du mal à s'y faire une clientèle. L'activité de Bales fut courte puisque son nom disparu des registres sept ans plus tard en 1830. Quinze ans après, en 1845 apparu dans la même ville un Georges Williams Bales qui exerça son art jusqu'en 1869. Les documents qui sont parvenus jusqu'à nous restent muet quant au lien de parenté entre les deux hommes. Henry Bales fabriquait des pistolets dans le pur style anglais du début du XIXème siècle. La mode du duel était à son apogée dans les années vingt en Grande Bretagne. Le pistolet au canon lisse octogonal et à la crosse ronde conçu par le célèbre Joseph Manton s'imposait de Londres à Dublin. Ce marché florissant poussa les plus grands armuriers à rivaliser dans l'exécution de cassettes de duel. Le style " anglais ", dépouillé, avec une réelle recherche dans l'efficacité connu une grand succès dans le monde, éclipsant pour un temps le style français, richement orné.

LE DUEL ANGLAIS

Le code militaire prévoyait alors que tout officier qui ne lavait pas son honneur dans un duel serait cassé ! En septembre 1809, lord Castlereagh, secrétaire d'état au War Office, affronta George Canning, secrétaire d'Etat au Foreign Office. La première rencontre ne donnant rien, une seconde fut organisée et Canning s'écroula blessé à la cuisse. Cet exemple venu d'en haut, en pleine guerre napoléonienne, incita les officiers à régler leurs différents à coups de pistolets. La paix encouragea la pratique du duel chez les jeunes officiers avides de sensations guerrières. En 1829, le héros de Waterloo, le duc de Wellington provoqua en duel le comte de Winchelsea dans une querelle mi-politique mi-religieuse. Ce duel ne fit aucune victime. Mais après un tel exemple de nombreux duels plus meurtriers se déroulèrent un peu partout dans le royaume. En 1834 l'opinion publique s'ému et une association anti-duel vit le jour. Le mouvement connu un certain succès, encouragé par l'église anglicane. En 1844, la Reine Victoria amenda le code militaire. Un an plus tard le gouvernement de sa Gracieuse Majesté promulgua un arrêté qui menaçait de cour martiale tout officier qui entendant parler d'un duel et ne faisait rien pour l'empêcher. Le nouveau code prévoyait une série de sanctions pour tous les participants aux duels, des arrêts à la dégradation. En 1850 le duel avait pratiquement disparu de Grande Bretagne.

LE COFFRET

Ce coffret en chêne est solidement conçu pour le transport. C'est une caractéristique des coffrets anglais destinés pour la plupart à voyager dans les cabines des officiers de la Royal Navy ou les cantines des officiers qui servent aux quatre coins de l'Empire. Il possède trois fermoirs. Deux latéraux à clefs fixes et un central à clef amovible. Un poignée de transport complète l'ensemble destiné à voyager. Une plaque en laiton porte les initiales du propriétaire : I M stylisées. Le coffret possède de nombreux compartiments à l'anglaise ! Son garnissage de feutrine verte a été restauré. Deux compartiments ferment à l'aide d'un couvercle. Ils sont destinés à recevoir les silex de rechange et les balles rondes. Il manque visiblement quelques petits accessoires. L'ensemble est assez imposant à cause de la longueur des canons. Cette longueur diminuera vers 1830 avec l'amélioration de la qualité des poudres noires.

LES PISTOLETS

Ils se présentent comme des copies des pistolets de Joseph Manton. Le plus grand armurier anglais impose son style vers 1800. Force concurrents s'inspireront directement du style Manton, un peu comme pour Boutet en France. Seul H W Mortimer rivalise avec Manton avec ses crosses à angle droit. Henry Bales ne fait donc point preuve d'originalité mais reprend un dessin qui a fait ses preuves et surtout qui est à la mode. La crosse toute en rondeur, taillée dans un noyer de très haute qualité donne une touche de luxe au coffret. La poignée arrondie est finement quadrillée et l'ensemble verni. L'avant court équilibre le poids du canon. Un médaillon en argent est incrusté sur le dos des poignées. La platine est de très grande qualité, elle offre toutes les caractéristiques des mécanismes de haute précision destinés au duel. Le chien à col de cygne reste des plus gracieux et des gravures en rehaussent la qualité. Ses mâchoires portent des dents pour la fixation des silex. Sur le plan technique, le pistolet possède un bassinet profond, pourvu à l'arrière d'un garde-feu destiné à protéger le tireur contre les projections d'étincelles. Les pieds de batteries portent de petits galets qui reposent sur les piliers des ressorts. Ces galets assurent la fiabilité et le moelleux des départs. La lumière et le fond du bassinet discrètement incrustés d'or assurent une plus grande longévité et fiabilité aux inflammations. Il n'y a pas de contre-platine. La plaque de platine est gravée et porte l'inscription : " H BALES IPSWICH " sur deux lignes. Le petit bouton poussoir à l'arrière de la platine constitue la partie haute d'une came qui bloque le chien en position intermédiaire. Cette sécurité facilite le travail des témoins lors du chargement des armes. Le canon constitue la pièce principale de l'arme avec une âme rigoureusement lisse, au calibre. Sur le continent, en France en particulier, les armuriers proposent des pistolets aux canons rayés. Cette pratique indigne d'un gentleman n'a officiellement pas cours au Royaume Uni. Cependant il existe des pistolets aux rayures dissimulées dans la perfide Albion. Henry Bales pour sa part respecte le code du duel. Les canons sont octogonaux, lourds et munis d'un rail inférieur sur lequel passe le trou pour la clavette et se monte deux tonnelets porte baguette. Les parois des canons font plus de 5 mm d'épaisseur. Se sont des canons damas, tordus au bronzage tabac du plus bel effet. Ils portent un guidon dérivable et un discret marquage à l'or constitué par un double trait au niveau de la culasse et l'inscription : " H Bales, Ipswich " en lettres stylisées. La queue de culasse entièrement gravée porte le cran de mire. La baguette en acajou possède une tête tronconique en laiton. Elle glisse le long du rail du canon qui l'enserre pour assurer une meilleure tenue à l'ensemble. Les garnitures sont en fer gris pour éviter tous reflets gênants pour le tireur. Le pontet forme sous-garde et possède un repose doigt. L'écusson reprend la gravure de la queue de culasse. Les pistolets sont pesants mais racés. Ils piquent du nez pour corriger le relèvement naturel provoqué par le départ du coup. Généralement les témoins les chargent faiblement pour assurer une grande précision au détriment de la vulnérabilité. La poignée offre une prise en main parfaite.

LES ACCESSOIRES

Ils comprennent tous les outils nécessaire à l'entretien et au chargement des pistolets. Nous trouvons : Deux baguettes, sur lesquelles se fixent un tire balle ou un tire bourre ou encore un porte chiffon ; un petit huilier ; une poire à poudre de faible dimension ; un tournevis ; un moule à balle au calibre ; la clef du coffret. Ces accessoires sont de bonne qualité sans plus. Le centre armurier de Birmingham fournit tous ces accessoires en série aux armuriers. Cette pratique continuera pendant tout le XIXème siècle. Ces accessoires bien que typiquement anglais n'offre pas un homogénéité parfaite en regard de la qualité des pistolets. Il semble qu'il manque quelques petits objets pour la fabrication des calepins et des bourres.

Ces pistolets sont de magnifiques pièces d'arquebuserie typiquement anglaises. Ils témoignent d'une période particulière de l'histoire du Royaume Uni, celle où le duel était à son apogée. Cette période courte en regard de la pratique des autres pays a donné à l'Angleterre ses plus grands armuriers : Wogdon & Barton, Henshall, John Richards, Bowls, Clarke, William Mills, Dickson & Co, W Parker, Thomas Hewson, H W Mortimer et enfin le célèbre Joseph Manton. L'abandon du duel vers 1850 nous permet aujourd'hui de retrouver des pièces en parfait état comme ces pistolets signé de Bales. Le style anglais allie avec bonheur un esthétisme rigoureux avec un précision mortelle. L'Angleterre de l'époque dominait le monde et ses armuriers imposèrent un style jusqu'en 1860. Une autre conséquence de l'abandon du duel fut l'adoption rapide du revolver par les troupes de sa Gracieuse Majesté. Ses officiers délaissant les cassettes investissent dans cette nouvelle arme.